Ralph Hanna: Three Oxford Exemplum Books. John of Wales, Breviloquium de virtutibus antiquorum principum et philosophorum; Thomas Waleys, Moralitates in Ysaiam; Robert Holcot, Moralitates (= Exeter Medieval Texts and Studies), Liverpool: Liverpool University Press 2026, XIII + 444 S., ISBN 978-1-83624-511-7, GBP 150,00
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J'ai été désagréablement surprise par l'introduction de ce volume, par ailleurs tout à fait intéressant. En effet, Ralph Hanna s'acharne sur 12 pages contre le petit volume de la "Typologie des Sources" consacré à l'exemplum co-dirigé par Claude Bremond, Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt. La première édition est parue en 1982. Nous sommes en 2026, 44 ans après, sans tenir compte de toutes les nuances apportées par la suite à ce volume qui ouvrait une enquête sans aucune prétention d'exhaustivité. Une série de critiques acerbes est présentée par l'auteur qui ne semble connaitre que la réédition de 1996 (qui comportait le même texte et une mise à jour bibliographique).
Outre le fait que Jacques Le Goff et Claude Bremond ne sont plus là pour répondre à ces accusations "d'aveuglement" et de proférer "des fantaisies (lucubrations)", ajoutons que Jean-Claude Schmitt s'est tourné vers l'étude des images.
Si la bibliographie de l'éditeur avait été à jour sur les travaux de "l'équipe parisienne", Ralph Hanna aurait trouvé un certain nombre de réponses aux critiques qu'il formule. C'est vrai que ce petit volume se focalise sur l'exemplum homilétique (comme l'indique la définition de l'exemplum proposée par J. Le Goff et curieusement jamais discutée ici [1]) et ne s'intéresse guère aux exempla rhétoriques. Ceux-ci ont eu toute leur place dans l'étude de Jean-Yves Tilliette dans le volume codirigé par moi-même et Jacques Berlioz en 1998. [2] De plus, il est dommage d'ignorer les travaux de Marie Formarier sur la rhétorique et les exempla. [3] La thèse de Nicolas Louis "L'exemplum en pratiques", soutenue en 2013, et disponible en ligne revient également sur cette question et donne la liste des manuscrits et une riche présentation des recueils de Jean de Galles et de Robert Holcot. Effectivement, Thomas Waleys manque à cette thèse et au volume de la "Typologie" qui encore une fois avait vocation à ouvrir un champ de recherche qui dérivait de la grande enquête sur les ordres mendiants et la ville dans le royaume de France menée par Jacques Le Goff quelques années auparavant. La frustration de Ralph Hanna, spécialiste de la littérature anglaise, de ne pas retrouver ses auteurs favoris dans le petit volume de la "Typologie des sources" explique sans doute la vigueur de ses attaques. [4]
Deuxième critique : l'autorité (auctoritas), selon R. Hanna, pourrait venir du récit lui-même : curieuse injonction qui ne tient pas compte de la hiérarchie des autorités, très souvent rappelée dans les prologues des recueils d'exempla, et qui place comme référent premier le texte biblique, suivi des Pères de l'Église, les arguments théologiques puis les récits exemplaires eux-mêmes. [5]
Troisième critique : R. Hanna réfute la distinction opérée entre exemplum et casus (Typologie, 46) au motif que le casus répond à une causa qui ne se limite pas à la littérature juridique ; preuve en est qu'il a trouvé 41 causae dans la Compilatio exemplorum Anglicanum provenant de Sénèque et également quelques-unes dans les traités de Robert Holcot. Ceci est fort intéressant mais mériterait des développements plus importants à la lumière des réflexions de Jean-Claude Schmitt sur une comparaison entre les exempla et les casus dans le Décret de Gratien. [6]
De même, R. Hanna remet en question la distinction opérée entre exemplum et miracle dans la "Typologie des Sources" (54-55), appuyée sur une citation de Césaire de Heisterbach, miracula non sunt in exemplum trahenda, qui depuis a été analysée en profondeur par Victoria Smirnova. Nous renvoyons à son étude. [7] Il convient de replacer ces distinctions dans la phase exploratoire de l'enquête sur les exempla, qui nécessitait de délimiter son champ d'investigation par rapport à des notions connexes comme le casus et le miraculum.
Enfin, la littérature des exempla étant par essence une littérature de compilation, il est, selon R. Hanna, erroné de prendre pour des comptes-rendus d'expérience personnelle certains exempla dont la source est en fait livresque : c'est effectivement un danger. Mais il a été plus d'une fois prouvé que certains exempla relèvent bien de cette mise à l'écrit d'une expérience vécue par le compilateur ; il faut se reporter aux mentions autobiographiques données dans le Dialogus miraculorum de Césaire de Heisterbach, dans le Traité de prédication d'Etienne de Bourbon, ou dans le Bonum universale de apibus de Thomas de Cantimpré.
Nous nous portons donc en faux contre l'affirmation de R. Hanna (pour contrer une citation de Jacques Le Goff) selon laquelle les exempla ne donnent pas "accès aux substrats culturels de l'Europe". De nombreuses études (non citées dans la bibliographie) attestent de la qualité des exempla comme sources pour atteindre ce que l'on a appelé un temps les mentalités des hommes et des femmes du Moyen Âge et que l'on désignerait plutôt aujourd'hui comme leurs approches de l'espace, du temps, de la vie, de la mort, etc., à condition naturellement de savoir faire le partage entre les topoï, les effets de compilation et les realia.
À la suite de cette introduction polémique sont édités trois recueils liés à Oxford : le Breuiloquium de uirtutibus antiquorum principum et philosophorum de Jean de Galles (1260-1270); les Moralitates in Ysaiam de Thomas Waleys (première moitié du 14e s.) et les Moralitates de Robert Holcot ("années 1320" [8]). Ils relèvent de la rhétorique ("All three of my texts are, in essence, rhetorical books", 23) et non pas de la pastorale.
Les recueils sont édités ici selon des "critères pragmatiques". On comprend la difficulté d'établir un stemma pour un genre fluide et des traditions manuscrites touffues, mais il aurait été utile d'esquisser des familles de manuscrits. Le choix même des manuscrits de base dépendait de ce qui était accessible durant la pandémie de COVID : une édition incunable de Venise, 1496 pour le Breviloquium de Jean de Galles, un seul manuscrit pour les Moralitates in Isaiam (Bodl. Lib. MS Laud misc. 345) et un manuscrit de base pour les Moralitates de Robert Holcot (Cambridge, Trinity coll. MS R.5.34) contrôlé par un manuscrit continental postérieur et une édition de 1514. L'objectif n'était pas de donner une édition critique qui fasse autorité ("Although not seeking an 'authoritative' critical edition, I think one can do better than that", 36).
Nous reconnaissons la qualité de la recherche des sources, tout en s'étonnant du choix de citer les textes dans la "Patrologie latine" plutôt que dans des éditions faisant autorité (35-36). Nous regrettons l'absence de listes des exempla avec le renvoi à l'"Index exemplorum" de F. C. Tubach, curieusement cité dans la bibliographie seulement pour son article sur le déclin de l'exemplum. Il manque également un index des auteurs et des œuvres.
La lecture des prologues de ces recueils indique clairement que la visée n'est pas pastorale mais que le public visé est constitué par les dirigeants, les hommes lettrés ou qui se considèrent comme tels, un peu à la manière des miroirs des princes. Ce changement de public s'accompagne de déplacements dans le vocabulaire : si le terme exemplum est régulièrement employé, nous avons découvert un hapax dans le prologue du Breuiloquium : narrationes exemplares (50) et une étonnante quasi synonymie entre exemplum et norma et specimen (104) que nous n'avons jamais vue dans les prologues des recueils d'exempla homilétiques. La lecture des exempla montre une méthode commune avec les exempla homilétiques : une leçon précède la narration, qui peut être suivie d'une exégèse allégorique parfois très savante et longue ou d'une simple moralisation. On observe en outre une prévalence des exempla antiques via le filtre de Valère Maxime. On retrouve l'exemplum bien connu d'Alexandre et le pirate (51-52, "Index exemplorum", n. 113) suivi d'une longue exégèse allégorique savante.
Dans ses Moralitates, Robert Holcot recourt plusieurs fois à l'ekphrasis (image (pictura) de la prière, du péché mortel, de la luxure, de l'amour, de la pénitence, etc., 262-sq.), ces images sont toujours accompagnées d'inscriptions longuement glosées et font l'objet d'une exégèse allégorique et savante introduite par l'expression ad propositum, jamais employée dans les recueils d'exempla homilétiques.
Malgré les réserves qui viennent d'être exprimées, l'édition de ces trois recueils latins avec traduction anglaise en regard est un volume utile à qui veut suivre les voies de l'exemplum rhétorique lié à l'université d'Oxford.
Notes:
[1] L'exemplum médiéval est défini comme "un récit bref donné comme véridique et destiné à être inséré dans un discours (en général un sermon) pour convaincre un auditoire par une leçon salutaire. Cette définition est ouverte et provisoire », 37-38.
[2] Jean-Yves Tilliette: L'exemplum rhétorique. questions de définition, in: Jacques Berlioz / Marie-Anne Polo de Beaulieu (éds): Les exempla médiévaux: nouvelles perspectives, Paris 1998, 43-65.
[3] Marie Formarier: Sermo humilis et sublime dans le récit exemplaire d'une vision (Césaire de Heisterbach, Dialogue des Miracles, VIII, 5), in: Mélanges de l'École française de Rome, série Moyen Âge, 124 (2012), 263-275.
[4] La bibliographie sur les exempla était alors fortement marquée par les travaux allemands et italiens. Quelques auteurs anglais sont cependant cités dans la « Typologie » : un recueil dominicain anonyme de Cambridge (21), John Gower (23), Stephen Langton (24), Thomas Waleys (31), le Liber exemplorum anonyme (60), les Moralitates de Robert Holcot (64), etc.
[5] Jacques Berlioz / Marie Anne Polo de Beaulieu : "Les prologues des recueils d'exempla", dans J. Hamesse (dir.): Les prologues médiévaux, Turnhout 2000 (Textes et Etudes du Moyen Age; 15), 275-321.
[6] Jean-Claude Schmitt: Conclusion, in: Les exempla médiévaux. nouvelles perspectives, op. cit., 403-412.
[7] Victoria Smirnova: Exemplarités problématiques dans le Dialogue des miracles de Césaire de Heisterbach (1218-1223). Faut-il prendre les miracles en exemple?, in: Marie-Anne Polo de Beaulieu (éd.) : L'exemplarité en pratiques. Approches pluridisciplinaires, Paris 2025, 103-119.
[8] Dans le volume 2 de sa thèse (L'exemplum en pratiques. Production, diffusion et usage des recueils d'exempla latins aux XIIIe-XVe siècles, 264), Nicolas Louis propose la fourchette chronologique de 1334-1349 en s'appuyant sur les travaux de Beryl Smalley.
Marie-Anne Polo de Beaulieu